Visiter Spoleto : le Ponte delle Torri, le Duomo et la forteresse
Une petite ville ombrienne le reste de l'année, l'un des festivals les plus prestigieux d'Europe fin juin. Et un pont suspendu à 80 mètres de vide que Goethe jugeait plus impressionnant que Rome.
Spoleto possède deux visages qui ne se superposent qu'au début de l'été. La ville bascule d'un centre historique ombrien silencieux à l'une des capitales culturelles de l'Europe. Un projet de rencontre internationale adossé à un patrimoine architectural pensé pour la verticalité.
Spoleto se vit sur deux rythmes. Dix mois et demi par an, c'est une commune de 37 000 habitants, Le stationnement souterrain de la Posterna se vide de ses résidents à 8h. On accède au centre historique par un vaste réseau d'escalators creusés directement dans la roche : le trajet mécanique dure une dizaine de minutes sous terre. On avale les forts dénivelés sans effort, pour ressortir à quelques mètres du Duomo ou de la forteresse.
Mais pendant 17 jours, de la fin juin à la mi-juillet, la démographie explose. Les affiches recouvrent les murs, les terrasses de la Piazza del Mercato restent ouvertes tard dans la nuit et les hébergements affichent complets. Ce basculement est le résultat d'un projet délibéré, pensé pour faire de cette géographie enclavée le terrain d'entente entre les scènes artistiques de l'Europe et des États-Unis.
Comment Spoleto est devenue un rendez-vous culturel mondial
L'histoire moderne de la ville bascule en 1958. Le compositeur italo-américain Gian Carlo Menotti cherche un lieu capable d'accueillir un projet de création internationale, où les artistes américains et européens peuvent travailler ensemble, loin des grandes capitales.
Il choisit Spoleto pour sa topographie serrée, ses ruelles pentues et la configuration de ses places, qui forment des scènes acoustiques naturelles. Il baptise l'événement « Festival dei Due Mondi ».
Fin juin, en fin d'après-midi, alors que la chaleur retombe à 28°C, le son des répétitions s'échappe des fenêtres ouvertes du Teatro Nuovo. Des notes de piano ou des voix de sopranos descendent le long de la Via Vaita Sant'Andrea, et les cafés de la Piazza della Libertà se remplissent de musiciens, de danseurs contemporains et de techniciens.
La quinzaine se clôture par un grand concert en plein air sur la Piazza del Duomo. La pente naturelle de la place sert de gradin au public, les dalles de pierre gardant la chaleur du jour jusqu'à minuit.
© Trolvag / Wikimedia Commons — CC BY-SA 3.0
Pour comprendre l'empreinte du fondateur, la Casa Menotti reste la meilleure porte d'entrée. L'ancienne demeure du compositeur, sur la Piazza del Duomo, a été convertie en musée : l'entrée est gratuite.
On y consulte les archives audio et vidéo documentant les passages d'Ezra Pound ou de Luciano Pavarotti.
Pour profiter du festival sans en subir les nuisances sonores nocturnes, la meilleure stratégie consiste à cibler la ville basse pour l'hébergement. L'Hotel Clitunno, Piazza Sordini, constitue un compromis solide : les chambres se négocient entre 120 et 150 € la nuit en saison estivale, et il faut réserver au moins six mois à l'avance.
Cet emplacement permet de dormir au calme, tout en utilisant les escalators mécanisés pour rejoindre les scènes en hauteur en dix minutes.
Le Ponte delle Torri, 80 mètres de vide au-dessus de la vallée
Spoleto marque la géographie par une anomalie architecturale. Le Ponte delle Torri relie la colline de la Rocca au massif du Monteluco en enjambant la gorge de la rivière Tessino. L'ouvrage de pierre calcaire locale affiche des dimensions massives : environ 80 mètres de hauteur et plus de 230 mètres de longueur, porté par dix arches ogivales et neuf piliers. Il intègre un canal d'aqueduc conçu pour acheminer l'eau des sources jusqu'au réseau de la ville.
En 1786, le poète allemand Johann Wolfgang von Goethe découvre l'ouvrage lors de son Voyage en Italie. Dans ses écrits, il consacre plusieurs lignes à la structure, affirmant que le pont l'a davantage impressionné que les grands monuments antiques qu'il venait d'étudier à Rome. Le vertige créé par l'étroitesse de l'ouvrage face à sa hauteur l'explique.
Le pont ne se traverse plus à pied. Des arrêtés municipaux en interdisent strictement l'accès depuis le séisme de 2016, le temps de mener les travaux de consolidation.
© Geobia / Wikimedia Commons — CC BY-SA 3.0
L'impossibilité de marcher dessus ne gâche pas l'observation. Pour obtenir le meilleur point de vue sur l'aqueduc, empruntez le Giro dei Condotti. Ce sentier panoramique plat d'environ un kilomètre et demi serpente sur les flancs du Monteluco, à travers une forêt dense de chênes verts. Le chemin démarre près du Fortilizio dei Mulini.
En y allant vers 18h, la lumière de fin de journée tape directement sur le calcaire blanc des arches, avec le vert profond de la gorge en arrière-plan. Le vent s'engouffre régulièrement dans la vallée, abaissant la température de plusieurs degrés par rapport au centre-ville.
La Rocca Albornoziana, symbole du pouvoir pontifical
Le point culminant de la ville, la colline de Sant'Elia, est coiffé par une forteresse rectangulaire flanquée de six tours. La Rocca Albornoziana a été érigée au XIVe siècle sur ordre du pape Innocent VI. Il confie l'exécution au cardinal espagnol Egidio Albornoz avec une mission claire : reprendre le contrôle militaire des territoires pontificaux en Ombrie.
La forteresse s'organise autour de deux espaces distincts. Le Cortile delle Armi était réservé à la garnison. Le Cortile d'Onore abritait les appartements des gouverneurs et les fresques profanes de la Camera Pinta. La cour intérieure sert d'espace scénique au Festival dei Due Mondi pendant l'été.
Si vous faites l'impasse sur le musée, parcourez au moins la Passeggiata della Rocca. C'est une boucle d'un kilomètre, totalement plate, aménagée sous les arbres tout autour des murailles d'enceinte. Le panorama justifie la montée.
© Francesco Gasparetti / Wikimedia Commons — CC BY 2.0
D'un côté, on domine l'enchevêtrement des toits en terre cuite de Spoleto, percés par les clochers romans. De l'autre, la vue plonge dans le vide de la gorge et s'ouvre sur la vallée de l'Ombrie. Par temps clair, on distingue nettement les collines qui filent vers le nord, annonçant les territoires qui entourent Assise et sa propre basilique. Le chemin est bordé de bancs de pierre à l'ombre.
La Cattedrale di Santa Maria Assunta
En descendant de la forteresse vers la ville basse, le tracé urbain débouche sur une place en forte déclivité. On y arrive souvent par la longue volée de marches de la Via Saffi, qui théâtralise l'apparition de l'édifice.
Tout au bout se dresse le Duomo de Spoleto. La façade romane, précédée d'un portique Renaissance, est dominée par une mosaïque dorée du XIIIe siècle représentant le Christ. À 19h, le soleil couchant frappe directement ces tesselles, illuminant la façade alors que le reste de la ville plonge déjà dans la pénombre.
L'intérieur de l'édifice, remanié au XVIIe siècle, abrite dans son abside un cycle de fresques peint par Filippo Lippi entre 1467 et 1469 : des scènes de la Vie de la Vierge. C'est sa dernière œuvre. Lippi meurt à Spoleto en 1469 avant l'achèvement complet des peintures.
Laurent de Médicis a exigé le rapatriement du corps de Lippi à Florence. Spoleto a refusé, arguant que Florence possédait déjà de nombreux grands hommes. Le tombeau de marbre blanc, dessiné par son fils Filippino, se trouve dans le transept droit.
En marchant dans la nef, regardez vos pieds. La cathédrale conserve de larges portions de son pavement cosmatesque d'origine : des fragments de marbre, de porphyre rouge et de serpentine verte, taillés en formes géométriques pour créer des motifs de cercles et de carrés entrelacés. L'usure de la pierre par endroits témoigne des siècles de passage.
Que manger et boire autour de Spoleto
La cuisine servie dans les ruelles de Spoleto est terrienne. Elle se concentre sur le blé, la viande, les champignons et la forêt. Dans les osterias aux murs voûtés en brique, les repas s'ouvrent souvent avec la torta al testo : une galette de pâte non levée, cuite sur un disque de fonte posé sur les braises, servie chaude et farcie de prosciutto local ou d'herbes amères sautées à l'ail.
Le plat local dominant porte le nom de strangozzi : des pâtes longues et épaisses à section rectangulaire, faites à la main avec de la farine et de l'eau, sans œuf. On les sert souvent à la spoletina, une sauce tomate pimentée à l'ail et au persil. En saison, on les recouvre de lamelles de truffe noire râpées.
| Adresse | Ambiance | Budget |
|---|---|---|
| Osteria del Trivio | Tables serrées, ambiance bruyante au déjeuner | Environ 16 € les strangozzi al tartufo |
| Il Tempio del Gusto | Salle voûtée, cadre plus posé | Menus dégustation à partir de 45 € |
Côté vin, la zone est dominée par le Sagrantino. Ce cépage rouge charpenté nécessite de longues années de vieillissement en fût de chêne pour assouplir ses tanins. Les vignes ne poussent pas directement sur les collines de Spoleto, mais sur le territoire de Montefalco, à 25 minutes de route au nord.
À Spoleto, un verre de Sagrantino di Montefalco DOCG au comptoir coûte entre 6 et 9 €. La zone produit également une huile d'olive vierge extra DOP Umbria, pressée à partir des oliviers qui couvrent le versant des collines s'étendant vers le nord.